DÉCEMBRE 2016

Comment bien GÉRER la fin d'ANNÉE?


La fin d’année correspond à une période bien particulière de joies mais aussi de fatigue et de tensions.

Tout d’abord, l’hiver est là, et nos organismes sont fragilisés par le froid, le faible ensoleillement et les virus.

Ensuite, c’est une période de fêtes familiales qui nous renvoient à nos souvenirs d’enfance, nos joies, nos pertes, nos déceptions. L’enchantement de Noël et le désenchantement de la réalité.

Les grands repas de famille sont également propices à l’expression de blessures non réglées, de manques : c’est souvent au moment précis où chacun voudrait partager quelques heures paisibles que les anciens conflits surgissent. Car cette période réveille nos frustrations d’enfant, nos fragilités, nos déceptions relationnelles et la douleur des pertes. Elle est donc souvent forte en émotions de toutes sortes.

Par ailleurs, Noël correspond à la fin d’une période. C’est l’antichambre d’une nouvelle année. Et même si cela reste très symbolique, c’est un passage, une transition qui nous amène à effectuer une sorte de bilan. Qu’avons-nous réalisé ? Quel est le sens de nos choix de vie ? Nous réinterrogeons nos relations, nos investissements et parfois définissons les fameuses résolutions de nouvel an : après un petit bilan personnel, on trace une nouvelle perspective censée améliorer ce qui nous a paru inadapté, insuffisant… Ce processus crée également une certaine tension intérieure qui peut être stimulante, positive, mais aussi négative si nous sommes trop sévères avec nous-mêmes.

C’est pourquoi, cette fin d’année est l’occasion de vous faire des cadeaux à vous et à ceux que vous aimez. Et le cadeau le plus important à offrir, c’est consacrer du temps à vos proches, aux personnes qui vous font du bien et surtout à vous même. Du temps pour réaliser ce que vous avez envie de partager avec ceux que vous aimez, pour vous reposer, ne rien faire, rêver, réaliser ce que vous n’avez jamais le temps de vous accorder et ne pas vous juger trop durement.

Accordez-vous ces moments privilégiés authentiques destinés à vous ressourcer afin de débuter cette nouvelle année avec, non pas des résolutions difficiles à tenir, mais des espaces de douceur et de partage qui vous rempliront d’une force positive plus durable.

Alors bonnes fêtes à tous, sous le signe de la tendresse, de la chaleur et de la bienveillance !

                                                                                                                                                                                                                                                              Sabine Vimont


FÉVRIER 2017

Saint Valentin, fête des amoureux?
La Saint-Valentin a fait de février le mois des amoureux. Fête préparée et attendue ou rituel commercial, les perceptions sont variables, mais force est de constater que ce 14 février génère des réactions et émotions diverses. Je saisis cette occasion pour évoquer la complexité de l’amour. 
Mais tout d’abord, un préalable qui apaisera peut-être les célibataires qui se sentent seuls face à ces affichages d’amour dont ils rêvent: il ne suffit pas d’être en couple pour effacer le sentiment de solitude ni de fêter la Saint Valentin pour être aimé. Même si l’envie d’y croire est tenace. Car il n’est pas si simple d’aimer, d’être aimé et que cette relation soit épanouissante.
La Saint Valentin comme expression de l’amour ?
« Il n’y a pas d’amour, il y a des preuves d’amour » disait Jean Cocteau.
La Saint Valentin est un moment d’échange de preuves d’amour artificiellement instauré. Ces signes d’amour sont habituellement personnels et s’expriment par ces petites choses du quotidien : gestes, attentions, regards, paroles, intensité d’une caresse…
Cependant, comme pour toute communication, la preuve d’amour accordée n’est pas toujours entendue comme telle par l’autre dont l’attente peut s’avérer fort différente. « Il m’apporte des fleurs, mais je préférerais qu’il me regarde autrement, il n’a même pas vu que j’avais acheté cette nouvelle robe… ». Et je ne parle pas de la difficulté rencontrée par certain(e)s pour exprimer leurs sentiments amoureux par des mots ou des gestes. Ni du fait que les « preuves d’amour », pour conserver leur sens, doivent se renouveler. Si j’offre la même chose tous les ans, cela risque de devenir une habitude dénuée de sens. 
Jean Claude Kaufman[i] affirme que la Saint Valentin rencontrerait un succès durable car elle déculpabiliserait les hommes, conscients de ne pas donner autant de preuves d’amour que les femmes en attendent. Sans aller jusqu’à cette distinction hommes-femmes, ce succès découle certainement de la difficulté à communiquer au sein du couple, en particulier sur le plan de l’expression des sentiments et de la difficulté à être entendu par l’être aimé.
Qu’est ce qu’aimer ?
C’est pouvoir accueillir l’être aimé dans son intégralité : son caractère, ses qualités et défauts, son histoire de vie singulière, ses joies et ses peines. Et avoir suffisamment confiance en cet homme ou cette femme pour envisager l’avenir à ses cotés. C’est être capable de vivre cette relation sans se renier, car l’amour ne doit rien enlever, mais enrichir chacun des amoureux.
« T’aimer, c’est être avec toi, être avec moi-même avant d’être avec toi. Avec toi : solidaire, complice, confiant, attentif, attentionné… Toi, parce que c’est toi et que je suis respectueux de ce que tu es. J’ai appris à aimer ta singularité, ta façon unique d’être au monde. Ta façon unique d’aimer. De m’aimer. Et d’accueillir mon amour. J’aime l’enfant que tu es et l’enfant que je suis avec toi, j’aime l’adolescent(e) passionné(e) que tu es et l’adolescent(e) qui revit à tes cotés, j’aime l’amant(e), j’aime l’ami(e), j’aime la grâce qui nous unit, j’aime ce que tu n’aimes pas de toi, et j’aime le beau de toi que tu ignores. Et chaque jour j’apprends à mieux t’aimer »
Catherine Bensaïd et Jean Yves Leloup[ii]

Aimer, est-ce trouver l’âme sœur ?

Dans le mythe platonicien de l’amour[iii], cette recherche de notre moitié manquante, perdue, se fonde sur l’idée que notre complétude et notre bonheur ne s’accompliraient qu’au sein de cette relation. N’est ce pas l’essence même des contes de fée ? « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants… » Mais combien, reclus dans leur solitude, attendent l’arrivée de cet être idéal, nourrissant la récurrente déception des rencontres amoureuses?
Lamartine dénonce ce « Mythe stupide et vénéneux de l’âme sœur créée spécialement pour chacun de nous et qu’il suffit de rencontrer pour réaliser sur terre le paradis terrestre ».
Si l’amour apporte du bonheur, serait-ce par la vertu de la réunification de deux individualités incomplètes? « Ne faire plus qu’un, la question est lequel ? » affirmait Sacha Guitry, caustique.
Il parait difficile, en effet, de fusionner équitablement deux personnalités, deux histoires.
  • Soit l’une prend le dessus, le couple est uni mais un des partenaires a l’impression de n’exister que pour l’autre,
  • Soit les personnalités se complètent dans des échos de vécus douloureux, les histoires de chacun résonnant et suscitant la répétition dans une sorte de spirale infernale. Le couple est alors lié, enfermé dans la répétition de postures figées qui engendrent souffrance et insatisfaction et dont il ne peut sortir seul.

Aimer, est-ce espérer que l’autre m’apporte ce que je cherche ?

L’amour fait éclore des sentiments profonds, génère des émotions intenses et permet de vivre des expériences jusqu’alors inconnues. Mais il ne peut remplacer ce qui a manqué. Si notre être conserve de profondes blessures, des carences affectives, l’illusion que la personne choyée viendra combler ces manques peut s’installer. « J’attends que tu m’apportes tout l’amour que je n’ai pas reçu ». « J’attends de ton amour qu’il répare l’image négative que j’ai de moi… » De telles attentes sont inconscientes, mais la possible émergence de sentiments de déception ou de trahison les révèle. Car cette mission est impossible. L’autre ne peut compenser ce qui a fait défaut. Il peut apporter une stabilité, un apaisement par la qualité de ses sentiments, mais l’amour ne suffit pas. Éminemment intime, la relation au sein du couple touche nos failles et ravive nos plaies. Les défenses protectrices habituellement à l’œuvre s’amenuisent d’autant plus que nous nous sentons en confiance, ce qui peut entraîner des situations complexes où les rôles, les époques, les vécus se confondent douloureusement au risque d’abîmer la relation.
Un psychothérapeute de couple permet de démêler les intrications néfastes et contribue au rétablissement d’une relation plus harmonieuse.

L’essence de l’amour ?

L’amour doit permettre à chaque partenaire d’exister, de continuer à se développer. Et au couple de s’enrichir de l’évolution de chacun. L’un et l’autre grandissent et se font grandir. Deux notions sont essentielles pour que l’amour se concrétise ainsi:
  • La sécurité intérieure de chacun et la confiance dans le couple constitué.
  • L’idée de l’espace adapté. Pour évoluer, amener une dynamique dans la vie du couple, chaque individu doit se trouver suffisamment distancié, séparé. L’espace différencie et ravive le bonheur de retrouver l’être aimé ; il attise également le désir, notion fondamentale pour la vitalité du couple.
Ces vers de Khalil Gibran qui illustrent merveilleusement mon propos :

« Aimez-vous l’un l’autre, mais de l’amour ne faites pas des chaines: Qu’il soit plutôt une mer se mouvant entre les rives de vos âmes. Remplissez vos coupes l’un pour l’autre mais ne buvez pas dans une seule coupe. Donnez-vous du pain l’un à l’autre mais ne mordez pas dans le même morceau. Chantez et dansez ensemble, et soyez joyeux, mais que chacun puisse être seul, comme sont seules les cordes du luth alors qu’elles vibrent d’une même musique. Donnez vos cœurs, mais pas à la garde l’un de l’autre. Car seule la Vie peut contenir vos cœurs dans sa main. Restez l’un avec l’autre, mais pas trop près l’un de l’autre : Car les piliers du temple sont éloignés entre eux, et le chêne et le cyprès ne poussent pas dans l’ombre l’un de l’autre »

Pour finir, je vous souhaite - au choix - soit une très bonne Saint Valentin - soit, en référence à Alice de Lewis Carroll[iv], une joyeuse Non-Saint Valentin qui vous laissera le plaisir de fêter l’amour tous les autres jours de l’année par des gestes, des attentions, des petits cadeaux, des mots doux... car l’amour n’est jamais acquis. Le feu sacré nécessite une attention constante.
Et dans la mesure du possible, pensez à vous accorder aussi à vous-même des attentions bienveillantes. Car vous seul(e) connaissez vos besoins, vos envies et il vous appartient d’y répondre sans assigner exclusivement ce rôle à l’autre.
Sabine VIMONT
[i] Jean Claude Kaufman Revue Psychologies février 2016
[ii] « Qui aime quand je t’aime ? De l’amour qui souffre à l’amour qui s’offre » Catherine Bensaïd et Jean Yves Leloup. Albin Michel
[iii]« Le Banquet » de Platon
[iv] « Alice au pays des merveilles » de Lewis Carroll

Scènes de vie au travail: miroirs réfléchissants

Intervention du 14 juin 2018 à seilhac pour une journée de réflexion sur le travail en EHPAD

 

Tout au long de cette journée, nous avons évoqué les miroirs réfléchissants. Je vais vous faire part de ma réflexion sur les miroirs.

 

Et si à la place de miroirs réfléchissants, nous avions des miroirs intelligents, puisque l’intelligence artificielle est traitée partout actuellement?

Ce scénario nous faciliterait peut-être la tâche : il n’y aurait plus qu’à suivre les indications, exécuter sans plus réfléchir…

 

Et bien j’ai découvert que cette perspective futuriste existe déjà ! Des miroirs réfléchissants et intelligents ont été inventés. Ce sont des miroirs connectés qui analysent votre visage pour déceler d'éventuels problèmes de santé, savoir si vous êtes en forme ou proche de la crise cardiaque. Ce miroir intelligent, dans lequel on voit son reflet et avec lequel on peut interagir en touchant l'écran, a la taille d'un grand téléviseur à écran plat.

 

Le miroir analyse, grâce à ses 8 caméras, la composition de votre peau, les mouvements de votre visage pour y détecter différentes expressions liées au stress, à l'anxiété ou la fatigue, principaux facteurs des risques cardio-vasculaires ; il est également équipé d'un capteur qui analyse votre haleine à la recherche d’indices sur des habitudes néfastes comme le tabac ou l'abus d'alcool ; il mesure également  la fréquence cardiaque.

 

Une fois les données récupérées, l'intelligence artificielle contenue dans le miroir les compare à d'autres données pour effectuer un premier bilan : évaluer, par exemple votre potentiel diabète ou cholestérol et donner des conseils d'hygiène de vie.

 

Mais qu’en est-il de l’utilité du miroir ? Sa vocation n’est-elle pas de réfléchir ou plus exactement, réfléchir pour donner à réfléchir comme ici lors de cette journée, sur la vie en institution, permettre de faire évoluer les pratiques ; réfléchir sur la place occupée par le personnel, jouer avec les miroirs pour en tirer une perspective cohérente, sensée, autour des thèmes évoqués tout au long de cette journée: le soin, le temps, les bruits de couloir.

 

 

 

Quels sont nos propres miroirs, et que génèrent-ils dans nos vies personnelles et de travail?

Les miroirs sont partout : dans le livre « la chambre des officiers » de Marc Dugain, ceux que l’on nomme « les gueules cassées » de la première guerre mondiale sont pris en charge dans des établissements coupés du monde à une époque où il n’y avait pas de chirurgie esthétique. L’auteur écrit : « dans cette grande salle sans glace, chacun d’entre nous devient le miroir des autres ».

 

La manière dont je regarde, dont je parle, dont je considère le résident, va lui renvoyer une certaine image de lui, positive ou négative qui influencera son comportement, son humeur, ses désirs… ce miroir passe par des canaux conscients, volontaires, mais aussi inconscients. L’image que j’ai d’une personne, mes émotions positives ou négatives vont transparaitre dans ma manière d’être, et teinter la relation que j’aurai avec elle.

 

D’où l’intérêt du miroir : si je me vois être, si je me vois travailler, je peux me remettre en question, réajuster mon attitude, réinterroger ma pratique. Pour le soignant comme pour l’usager, c’est le regard de l’autre qui va me permettre de me voir.

 

 

Mais le premier miroir, c’est le regard de la mère sur l’enfant comme l’explique le psychanalyste anglais Donald Winnicott, s’appuyant sur le concept du stade du miroir de Jacques Lacan le célèbre psychanalyste. La qualité de l’attention de la mère « suffisamment bonne » va déterminer la qualité du sentiment d’exister, nourrir un sentiment de sécurité intérieure qui permettra à l’enfant de s’ouvrir au monde. Cette perception sera durable, car intégrée dans sa construction.

 

Le regard des autres nous singularise, nous fait exister en tant que sujet, nous fait accéder à la dimension sociale. Il nourrit notre intériorité.

 

« C’est le regard de l’autre qui me constitue »  disait Lacan. La qualité de la relation aux usagers, aux résidents, relation qui passe par l’image que nous leur renvoyons sur nous et sur eux même sera déterminante, sur la qualité du présent, la confiance en soi et en les autres, la confiance en l’avenir.

 

 

Cependant, le miroir ne renvoie pas toujours une image positive de soi, de son travail.  Cocteau disait : « les miroirs feraient bien de réfléchir un peu avant de renvoyer les images ».

 

Il est douloureux parfois d’observer que l’image renvoyée ne vient pas flatter notre égo. Ce reflet peut nous amener à refuser la réalité qui nous est imposée par le miroir, telle la reine dans Blanche Neige qui veut tuer la femme qui est dite plus belle qu’elle.

 

comment utiliser le miroir autrement que pour se mirer et s’admirer, vérifier notre« performance »?

 Dans le film « Hippocrate », un jeune interne est confronté à des décisions allant à l’encontre de ses valeurs. L’équipe a opté pour des soins dits « rationalisés » qui priorisent la logique comptable, la gestion des lits aux dépens de la souffrance d’une vieille dame. Il doit la soigner dans cette logique, pour l’orienter dans une autre structure. Face à la détresse de sa patiente, il invite le médecin responsable du service à consulter l’image résultant de sa décision : la souffrance de la vieille dame. Le miroir renvoie alors au médecin le reflet de son manque d’humanité dans cette situation, ce qui l’amène à modifier la prise en charge et en particulier gérer la douleur.

 

 Mais nous cultivons aussi des « miroirs aux alouettes » en jouant avec notre image et avec la réalité. « Miroir, mon beau miroir »,  expose mes plus beaux reflets…

 

Facebook par exemple nous permet d’afficher l’image rêvée de nous même : une photographie de nous jeunes et beaux, la réussite en famille, au travail, le bonheur, les vacances… Mais qui se laisse vraiment piéger pour croire que cette image ressemble complètement à la réalité vécue?

 

Refléter n’est ni voir, ni révéler la réalité. Voir l’autre réellement est difficile, car le miroir nous permet toujours de voir de manière déformée, de voir « l’ombre rêvée » de nous-mêmes dans le regard de l’autre, comme l’écrivait Aragon dans « le fou d’Elsa ». Voir avec nos émotions, nos sentiments, nos valeurs, notre histoire personnelle, nos expériences, nos croyances…

 

 

 

Nous pouvons cependant constater qu’une multitude de reflets nous sont renvoyés quotidiennement.

 

Alors vous pouvez rechercher quels sont vos miroirs quotidiens au travail?

 

-         Les regards des résidents, des familles, ceux des collègues, des dirigeants, des financeurs, ceux de vos proches?

 

C’est sans doute un peu tout cela dans des proportions diverses. Mais n’oublions pas que le premier miroir, ce sont nos propres yeux, ou bien la manière dont nous nous approprions ces différents reflets.

 

 

C’est pourquoi il est essentiel de prendre du temps pour se regarder un peu, pour se réfléchir.

 

« Miroir, mon beau miroir », dis moi si j’exerce toujours en accord avec ma vision personnelle du travail, suis-je en accord avec mes valeurs ? Et si la réponse est négative, c’est là que les changements peuvent débuter, s’élaborer, se réfléchir, s’imaginer, s’inventer.

 

Réfléchir vient du latin « reflectere » qui veut dire détourner son attention vers quelque chose, renvoyer dans une autre direction. Réfléchir, c’est revenir sur sa pensée.

 

Car si nous ne faisons que nous regarder, nous risquons, à force de nous mirer et de nous admirer, d’être absorbés par notre image comme Narcisse dans la mythologie qui mire son reflet sur l’eau jusqu’à s’y noyer. Nous avons à voir au-delà de notre image, être renvoyés dans d’autres directions, vers cette interaction image-pensée, ou reflet-réflexion.

 

 

 

comment jouer avec les miroirs?

- Passer « de l’autre coté du miroir », comme Alice, l’héroïne de  Lewis Carroll qui entre dans un espace de non-sens. Ce serait se mettre à la place des résidents. Cela a-t-il un sens ? Pouvons-nous vraiment passer de l’autre coté du miroir ? Percevoir ce que l’autre perçoit sans ressentir dans sa chair, son vécu, son histoire ? Là, le risque serait sans doute de vivre la souffrance supposée, qui a été évoquée entre soin et soi par le Dr Seigneur, la souffrance introjectée, ce qui est un non sens en soi, le professionnel perdant alors sa capacité à apporter son soutien.

- Le miroir est il déformant ? Les bruits, les rumeurs modifient-ils le contexte comme a pu le traiter Mr Jérôme Golfier dans « bruits de couloir » ?

 

Et aussi, les critères retenus, axés sur les taches, la gestion du temps, l’acte de soin déforment l’image du travail comme nous l’avons vu avec Mme Anne Grinfeld « du temps compté au temps qui compte »

 

-   Restons-nous derrière une glace sans teint afin de voir sans être vus ? Intervenir sans rien donner de soi, se situer dans une gestion de l’autre plutôt que dans une dynamique relationnelle. Que donnons-nous de nous même aux autres, et en particulier au résident dans la relation ? Sommes-nous authentiques, ou bien masqués derrière nos rôles ?

 

 

Il faudrait apprendre à regarder et jouer avec nos différents miroirs quotidiens pour avoir une multitude de reflets comme une reconstruction du réel sous différents angles.

 

Comme une photographie d’une même pièce prise de différents points de vue.

 

Et puis voir si nous vous reconnaissons dans cette multitude d’images.

 

 

Se reconnaitre, être reconnu : c’est là l’enjeu essentiel

 

Quand on ne se reconnait plus dans le miroir, qu’on regarde cet « étranger dans la glace » comme le chante Thiéfaine, comment peut-on encore exister ? N’est-ce pas le signe de la perte d’intégrité ? Se reconnaitre, c’est exister en tant qu’individu différencié.

 

Etre reconnu, c’est être identifié par l’autre. Dans certaines institutions, les vêtements, les blouses permettent de vous identifier, de vous reconnaitre, de vous différencier.

 

 

Comment suis-je reconnu par les autres, c'est-à-dire, est ce que les reflets que je renvoie aux autres sont compatibles avec mon vécu, mes idéaux, mes valeurs… ? Car le regard de l’autre m’enferme dans une certaine image de moi-même.

 

M. Merleau-Ponty (philosophe), Les relations à autrui chez l’enfant, éd. Les cours de la Sorbonne, pp.55-57, écrit cela :

 

« L’image propre en même temps qu’elle rend possible la connaissance de soi, rend possible une sorte d’aliénation : je ne suis plus ce que je me sentais être immédiatement, je suis cette image de moi que m’offre le miroir. Il se produit, pour employer les termes du docteur Lacan, une  « captation  » de moi par mon image spatiale. Du coup je quitte la réalité de mon moi vécu pour me référer constamment à ce moi idéal, fictif ou imaginaire, dont l’image spéculaire est la première ébauche. En ce sens je suis arraché à moi-même, et l’image du miroir me prépare à une autre aliénation encore plus grave, qui sera l’aliénation par autrui. Car de moi-même justement les autres n’ont que cette image extérieure analogue à celle qu’on voit dans le miroir, et par conséquent autrui m’arrachera à l’intimité immédiate bien plus sûrement que le miroir ».

 

 

 

Qu’est ce qu’être reconnu ?

  C’est d’après le Larousse, « être admis comme ayant une vraie valeur ». La reconnaissance dont on va bénéficier nourrira l’estime de soi par la valeur qu’elle va nous conférer en tant que professionnel et aussi par ricochet en tant que personne.

 

La reconnaissance (au travail) n’est pas seulement quelque chose qui nous fait plaisir, qui nous fait du bien. Elle valorise notre singularité, nous inscrit dans un groupe d’appartenance, forge une estime sociale de soi et donne sens à nos activités professionnelles.

 

C’est cette reconnaissance qui va nous permettre d’agir, de dire, d’être entendu surtout. Nous attendons cette reconnaissance des collègues « on peut compter sur lui ou sur elle pour exercer les taches liées à notre métier », des résidents « je peux lui faire confiance si j’ai besoin», de la direction « il ou elle exerce bien son travail, conformément aux attentes de l’institution ».

 

Cependant, même au travail, nous sommes reconnus pour nos qualités personnelles : notre sérieux, notre gaieté, notre sens de l’humour, notre patience…

 

Cette reconnaissance améliorera donc également la qualité des relations au travail, tout comme elle stimulera positivement l’individu dans ce qu’il est. C’est pourquoi la souffrance au travail atteint profondément l’individu dans sa part intime et dévaste l’estime de soi.

 

 

En conclusion

Le travail en institution engendre une complexité particulière liée à la quotidienneté qui crée des habitudes, des automatismes, un risque de diminution de l’attention…

 

Par ailleurs, la dimension humaine, relationnelle, la souffrance génèrent des émotions, des projections qui interagissent dans la relation professionnelle.

 

Nos miroirs au travail sont essentiellement :

 

-         Le regard que je porte sur les résidents, les collègues,

 

-         Le regard que les résidents, les collègues me renvoient sur moi, mon travail,

 

-         Le regard que je porte sur les images qui me sont renvoyées de moi et de mon travail (supervision)

 

C’est pourquoi les jeux de miroir vont venir éclairer chacun de nous sur qui nous sommes dans nos savoir-être et nos savoir-faire (nos manières d’être, d’agir, d’entrer en relation…). Ce premier miroir nous conduira sur le chemin de la reconnaissance qui nous intègre dans un groupe social professionnel.

 

Viendra ensuite la question du sens, des valeurs. Suis-je en accord avec mes aspirations ? Cet aspect nous ouvrira la voie de la construction d’un futur amélioré vers une image idéalisée, un objectif vers lequel tendre.

 

C’est ce qui stimule, motive chaque professionnel : être réceptif aux images reflétées afin de continuer d’être acteur de sa vie.

 

N’est ce pas tout l’enjeu du travail social, soignant: permettre de s’ajuster aux exigences sociales, humaines, pour rester maitre de sa vie le plus longtemps possible ?

 

Et par extension, n’est ce pas l’enjeu des institutions comme les EHPAD: être un lieu de vie à part entière ?

 

Alors je vous invite à continuer de jouer et réfléchir avec les miroirs avant qu’ils ne soient remplacés par des miroirs intelligents…

 

                            Sabine VIMONT